lundi 11 décembre 2017

Billets-"Le collège est devenu un univers mafieux"

"Le collège est devenu un univers mafieux"


Alain Aquilina, ancien policier montpelliérain, lance un cri d’alarme.

"Dépendre d’une bande est bien plus dangereux qu’être dépendant d’un produit." Ce constat dérangeant est à l’image de ceux que dresse Alain Aquilina, un ancien policier montpelliérain, dans un livre consacré aux adolescents d’aujourd’hui, coécrit avec Jean Montanier. Un ouvrage en forme de sonnette d’alarme : selon eux, l’univers des collèges est désormais un terrain "mafieux", marqué par "la loi du silence et la loi du plus fort".

Le regard est sans concession, mais les mots sont pesés : "Un enfant qui entre au collège, quittant l’école et le monde de ses parents, découvre ce système mafieux, qui vit en parallèle du système éducatif, et est basé sur toutes sortes de trafics", insiste Alain Aquilina. "On commence en sixième en revendant des jeux vidéos, et on en arrive aujourd’hui avec de la cocaïne, qui est présente dès le collège dans notre région."


"L’argent est au cœur du parcours de l’enfant"
Pour cet ex-policier, qui fut très actif dans la prévention de la délinquance, le phénomène a explosé depuis une dizaine d’années. "L’argent est au cœur du parcours de l’enfant, ce qui n’existait pas auparavant." Avec, en arrière-plan, le haschisch et son business. "Les adultes n’en sont pas conscients, mais dans ces villages dortoirs où les jeunes s’ennuient, le seul support de distraction qui convienne à des ados reste le cannabis. Or, fumer des joints, ce n’est pas un phénomène de mode, c’est un fonds de commerce pour une économie souterraine."

Une activité qui a ses codes et ses règles : "Les dealers font tout pour couper l’adolescent de ses références habituelles, pour le faire entrer dans un autre groupe qui a pour mode d’emploi l’affrontement et la provocation avec, très progressivement, une formulation différente du langage qui passe à l’agressivité, et à terme, à la violence."

Eviter le repli sur soi.

Comment les parents peuvent-ils réagir ? "Il faut en parler avant avec les enfants, aborder ces problèmes de trafics dans et autour du collège et éviter le repli sur soi. Souvent, les parents sont eux-mêmes dans la peur, mais pour tuer la loi du plus fort, il faut tuer la loi du silence. Il faut se parler, créer du lien, et éviter toute solution de type “couvre-feu”. Car si on déclare la guerre à notre jeunesse, on ne s’en sortira pas."

Billets-Desperate Housewives



Desperate Housewives
 
Finalement, réac ou pas les desperate housewives ?
Depuis sept ans, elles cultivent l’ambiguïté entre conformisme et féminisme. A l'heure des adieux, Virginie Marcucci, auteur d'un livre sur la série, nous éclaire.

Un dernier cadavre enterré, une ultime partie de poker entre confidences et commérages, un panier de muffins pour la route… et puis s’en vont. Le 13 mai prochain, aux Etats-Unis, les héroïnes de Desperate Housewives rendront définitivement leur tablier. Le soleil ne brillera plus sur Wisteria Lane et ses pelouses impeccables typiques des banlieues chics américaines, décor devenu familier au fil des huit saisons créées par Marc Cherry. L’heure sera venue de dire au revoir à Bree, Lynette, Gabrielle et Susan, que l’on avait découvertes à la rentrée 2005 dans de drôles de circonstances. Leur amie et voisine Mary Alice venait de se suicider, révélant sous les apparences du bonheur domestique des gouffres d’angoisse et de mauvaise conscience… Il y avait quelque chose de pourri au royaume du cookie maison.


Tout cela aurait pu se révéler affreusement sombre. C’était hilarant. Répliques cinglantes, implacable mécanique de comédie, jeu épatant des actrices : on s’est mis à adorer ces filles-là et leur façon de titiller, l’air de rien, les tabous et les hypocrisies de l’american way of life. Mais l’enthousiasme s’est doucement émoussé au fur et à mesure que l’on entrevoyait les ambivalences de nos nouvelles copines : leur obstination à préserver leur mode de vie ultra conformiste comme leur tendance à se recroqueviller sur des valeurs conservatrices pas franchement acquises à la cause des femmes. Leur cas est devenu un sujet de controverse : les desperate housewives seraient-elles réac ? Passées des magazines people aux amphis universitaires, Bree (la psychorigide adepte des armes à feu), Lynette (l’ex-cadre dynamique assignée au foyer), Gabrielle (la beauté superficielle) et Susan (la gourde romantique) ont passionné nombre de théoriciens aux Etats-Unis, mais aussi en France où Virginie Marcucci, professeur d’anglais en classe prépa, s’est emparée du débat. Après une thèse sur le féminisme américain vu à travers la série, elle vient de signer Desperate Housewives, un plaisir coupable. Elle nous explique comment l’idéologie ambiguë de la série est aussi la clé de son pouvoir de fascination.

L’art du recyclage malin
Le 3 octobre 2004, sur ABC, 24,7 millions de téléspectateurs américains, réunis devant le premier épisode de Desperate Housewives, assistaient au suicide de Mary Alice Young, qui, depuis l’au-delà, n’allait pas tarder à dévoiler les drames intimes de ses amies. Là réside sans doute le premier coup de génie de Marc Cherry : avoir placé au centre le voyeurisme, tendance universellement partagée… Et avoir pressenti ce que le thème du foyer pouvait avoir de fédérateur dans l’Amérique des années Bush, traumatisée par le 11 Septembre puis par la guerre en Irak. « La banlieue de Wisteria Lane se présente comme un eden américain, protégé d'un conflit qui n'est jamais mentionné et ne pénètre pas la bulle de savon de Desperate Housewives », souligne Virginie Marcucci. 

« On ne se borne plus à faire de la télé pour la ménagère de moins de 50 ans, on parle d’elle. » Lorsqu'il convoque l'image de la mère au foyer, figure emblématique de la télé américaine (rappelons-nous par exemple de Ma sorcière bien-aimée...), avec son tablier, ses brushings lissés et son sourire béat, l'auteur n'est pas sans vilaines arrière-pensées. Le personnage de Bree, la fée du logis obsessionnelle, est la copie quasi-parfaite de ses illustres aînées, la santé mentale en moins, la réplique assassine en plus.
Avec cet étrange mélange de nostalgie sincère et d'ironie cinglante, Cherry prend un malin plaisir à brouiller les pistes sur le message profond de sa série. Y compris lorsqu'il nous invite à un subtil jeu de références.... De l’esthétique d’Edward aux mains d’argent au ton caustique d’American Beauty, en passant par The Stepford wives (Et l'homme créa la femme, avec Nicole Kidman remake d'un film de 1975 où les épouses parfaites se révèlent être des robots), Cherry n’a jamais fait mystère de ses nombreux emprunts, qui déguisent en show branché son soap traditionaliste. Le résultat fait l’effet d’une confiserie piégée. « Il est frappant de constater la récurrence de la notion de “plaisir coupable”, sous la plume des conservateurs comme des progressistes. Cela explique le succès de la série et, à la fois, pose la question de son positionnement en terme idéologique. »


Moral ou subversif ?
S’il fallait un certain culot pour oser mettre au centre d’un programme de prime time le désespoir caché de mères au foyer, les velléités subversives de la série n’en restent pas moins ambiguës. A l’image de son créateur, homosexuel revendiqué et républicain convaincu. « Il s’est toujours défendu d’écrire une satire de la banlieue résidentielle. Il est très attaché aux valeurs qu’elle véhicule. Ce qui ne l’empêche pas de leur porter des petits coups. Dans une société qui considère la maternité comme le degré ultime d’accomplissement de la femme, montrer que ça peut rendre malheureux et fou ne dynamite pas forcément le mur mais suggère qu’il est de guingois et qu’il faut reprendre les fondations. »
Là encore, il s'agit de flirter avec les limites de l'acceptable par le très grand public. Sans jamais les franchir... « Dans la saison 2, Gaby, qui ne veut pas d'enfant, se retrouve enceinte et fait finalement une fausse couche. Tout indique alors qu'elle s'en fiche : elle fait du shopping, insouciante... jusqu'au moment où un personnage un peu louche la kidnappe pour qu'elle fasse son deuil. On découvre alors qu'en réalité elle est triste, qu'elle avait même réfléchi à un prénom pour son enfant. Comme si la vie – ou du moins la série – se chargeait de la remettre dans le rang. »



L'apparente liberté sexuelle des desperate housewives cristallise toutes les ambivalences. Si la série peut mettre en scène la liaison sulfureuse de Gabrielle avec son jardinier de 16 ans, c'est pour mieux en souligner les conséquences désastreuses dans les épisodes suivants. Dans ce paradis factice, l'adultère appelle immanquablement crises familiales, culpabilité et châtiments. En alternant de façon déroutante coups d’audace (il n'est pas si courant de voir un couple homosexuel s'embrasser à pleine bouche sur une grande chaîne et en prime time) et retours de bâton moralisateurs, son créateur laisse chacun à sa libre interprétation. « Il y en a pour tout le monde dans Desperate Housewives, ce qui permet aux téléspectateurs de gauche de rire aux dépens de ceux de droite, et vice versa. Cela explique aussi comment la série peut donner lieu à des récupérations morales aussi bien libérales que religieuses. » Grand écart parfaitement incarné par le personnage de Bree, attaché aux valeurs de la droite religieuse, qui finit par accepter (difficilement) l'homosexualité de son fils et affiche une vie sexuelle de plus en plus débridée... « La série avance comme un cheval de Troie : elle parle au plus grand nombre tout en défendant des positions assez progressistes. Mais on peut aussi trouver que c’est trop subtil. Il y a des choses qui me gênent, comme le fait que l’avortement ne soit jamais évoqué en cas de grossesse non désirée, comme c’est le cas pour Gabrielle. Cela fait de la série un objet très glissant. Elle rappelle un peu la tapisserie de Pénélope : on tisse un propos et on le détisse en même temps. »

Wisteria Lane, bastion féministe ?
Trop belles, trop minces, trop artificiellement jeunes… Certaines militantes féministes américaines considèrent les habitantes de Wisteria Lane comme les symboles désespérants de l’oppression exercée sur les femmes. D’autres soulignent, à l’inverse, le sous-texte féministe. Comment comprendre une telle divergence d’interprétation ? « Desperate Housewives est le lieu d’un grand écart particulièrement voyant et fécond sur la question du féminisme, note Virginie Marcucci. Ces désaccords en disent au moins autant sur le féminisme et ses enjeux aux Etats-Unis que sur la série elle-même. » Citons l’exemple de Lynette, brillante publicitaire reconvertie en mère au foyer, qui incarne les dilemmes post-féministes d’aujourd’hui en posant la question du choix (illusoire ou non ?) du mode de vie. « Il peut sembler gênant qu’on ne voie jamais les personnages dans un féminisme militant. Mais la sphère personnelle est aussi politique. Gabrielle est présentée comme une femme trophée, mais on voit qu’elle a du pouvoir dans son couple. Et Carlos, son mari, suggère qu’il n’est pas forcément facile d’être un homme dévolu à ramener de l’argent à la maison… A mon sens, Desperate Housewives s’inscrit dans un féminisme “queer”, qui prône la déconstruction des genres et des rôles sociaux attribués aux sexes féminin et masculin. On remet à plat les relations entre les genres, et pour cela on montre que ces relations sont socialement codées, et pas du tout innées. »


En mettant en scène une multitude de comportements féminins, la série suggère ainsi que « l'essence féminine n'existe pas. » Lynette apparaît clairement comme « l'homme de son couple ». Edie, la célibataire sexy et vorace trop tôt disparue, a fait, elle, le choix de ne pas élever son enfant. « En terme de fonction, Edie était le contrepoint, celle qui portait un regard ironique sur ses voisines. Après sa disparition, la série est devenue un peu plus lisse. Renée, qui l'a remplacée dans ce rôle, est beaucoup moins cinglante. »


On aurait pu quitter définitivement Bree, Lynette et leurs copines dans leurs pires moments réac, lorsqu'elles semblaient ignorer le mot-même d'avortement ou préféraient conseiller l'abstinence, plutôt que la contraception, à leurs adolescentes... Mais elles n'ont jamais cessé de nous faire rire et de nous émouvoir. Et comme des millions de téléspectateurs à travers le monde, on a continué à les suivre, malgré leurs ambiguïtés... ou grâce à elles. « On en revient à la notion de plaisir coupable sur laquelle s'est penchée la théoricienne Pamela Robertson. Elle montre que la position du téléspectateur n'est jamais figée. Il n'est pas soit manipulé et totalement dupe, soit résistant d'un point de vue idéologique et psychologique. Il passe d'une position à l'autre en permanence. Avec Desperate Housewives c'est particulièrement vrai. »


Billets-Les monarques républicains


Les monarques républicains

En France, les présidents ont toujours vécu dans le luxe. Les dépenses de l'Elysée n'ont jamais été contrôlées. Aujourd'hui, François Hollande souhaite faire des économies. Du moins, un peu.

Situé à côté du PC Jupiter – le poste de commandement du feu nucléaire installé sous les jardins de l'Elysée - se trouve un des lieux les plus secrets du palais présidentiel : ses caves. Près de 15 000 bouteilles des meilleurs crus français – Châteaux Petrus, Figeac, Ausaune et Yquem - sont entreposées sous ces voûtes.

Depuis 2007, c'est une femme, Virginie Routis, qui choisit quels vins auront l'honneur de la table présidentielle. La chef sommelière de l'Elysée n'est toutefois pas autorisée à faire trop de confidences. Elle dira seulement que tous les vins sont français et qu'ils coûtent moins cher qu'à une certaine époque.

  • Un budget royal
La Cour des comptes a déjà complimenté le président Hollande pour les six millions d'euros qu'il a permis d'épargner au bout d'un an de mandat en économisant non seulement sur les vins, mais aussi sur les frais de bouche de ses réceptions, les décorations florales, les voyages et autres dépenses. Et pourtant, on ne peut pas dire que le président se soit tellement serré la ceinture. Avec un budget annuel de 102,9 millions d'euros, il peut encore dépenser plus du double que la reine d'Angleterre.

De fait, les présidents français, qui gouvernent depuis le “palais” de l'Elysée, ont longtemps pu régner comme des rois sans couronne. Jusqu'en 2008, les dépenses présidentielles échappaient à tout contrôle. Les diverses majorités au Parlement approuvaient le budget de l'Elysée sans jamais poser trop de questions. Cela ne se faisait tout simplement pas de surveiller les comptes du monarque républicain. Charles de Gaulle jugeait inutile de faire contrôler ses dépenses, et il faut dire que dans son cas, cela n'était pas nécessaire : le général faisait même établir les factures d'électricité de ses appartements privés à l'Elysée et les réglait de sa poche.

Tous ses successeurs n'eurent toutefois pas la même élégance et finirent par céder au cémémonial de cour inspiré par tant de lustres, de colonnes dorées, de pilastres, de damas et de marbres.

  • Un luxe qui semble plaire à Hollande
Aujourd'hui encore, le président français peut se sentir comme un être élu, constamment devancé par un laquais en livrée, arborant chaîne en or et gants blancs, chargé d'annoncer solennellement : "Monsieur le Président". Les journalistes, dont certains l'avaient traité "d'incapable" en une de leurs journaux, se lèvent désormais respectueusement chaque fois que le président arrive pour une conférence de presse. François Hollande, qui avait promis durant sa campagne d'être un président “normal”, apprécie manifestement toutes ces marques de respect. Alors qu'il s'était engagé, en tant que candidat, à résister aux coulisses monarchiques, le président Hollande s'est bel bien mis en scène, le 14 juillet dernier, devant les allées fraîchement sablées de l'Elysée.

Le président s'accommode dorénavant aussi d'autres privilèges liés à son statut. En 2007, lorsque Nicolas Sarkozy avait investi le pavillon de la Lanterne, non loin du château de Versailles, François Hollande n'avait pas manqué de souligner ses mauvaises manières. Aujourd'hui, il y a lui-même élu domicile après y avoir installé une piscine et un cour de tennis. Et son Premier ministre n'a rien à dire non plus. Cette décision a bien fait tiquer la cour des comptes, mais voilà, il n'y a pas de règles, seulement des coutumes. Et l'une d'elles mettait le pavillon de la Lanterne à la disposition du Premier ministre.

  • Un vrai contrôle, pour bientôt ?
C'est avec une grande compassion que Bernadette Chirac avait écouté l'ancien chancelier allemand, Gehrard Schröder, expliquer qu'il devait lui-même payer les frais de ses déplacements privés. "C'est monstrueux !", s'était exclamée la première dame à propos de cette “manie du contrôle”. De son côté, son président de mari prophétisait : “Nous aussi, nous en serons là dans quelques années”.

Et effectivement, un député socialiste de Picardie, René Dosière, rêve depuis longtemps de renforcer les contrôles sur les dépenses du plus beau palais de la république. Pour lui, le président ressemble à un “monarque absolu”. Auteur de deux ouvrages sur la question – L'argent caché de l'Elysée (Seuil, 2007) et L'argent de l'Etat (Points, 2013) -, le député réclame la publication des comptes de l'Elysée. Nicolas Sarkozy avait fini par céder et avait révélé une hausse de 140% de ses propres émoluments.

François Hollande a promis de continuer à réduire les dépenses. Il n'y a que le fromage – rayé de la carte par son prédécesseur – auquel il ne renoncera pas. Une décision qui a réjoui le chef de l'Elysée mais pas sa compagne, Valérie Trierweiler, qui confiait dans un entretien que le président devait faire attention à sa ligne.



Source Courrier International

Billets-L’altruisme, cette chimère


L’altruisme, cette chimère

Pourtant mis en avant comme l’une des plus belles valeurs humaines, l’altruisme se trouverait être en fait un idéal complètement fabulé. Quoi qu’on fasse, bonne action, dons ou profits, ne le faisons-nous pas par intérêt pur ?

Souvent, parce que j’affirme ouvertement mon penchant pour le libéralisme je suis traité d’égoïste, d’individualiste, ou pire encore. Pourtant ces gentilshommes au « cœur à gauche » ne sont pas tout à fait dans leur tort, mais ce qu’ils oublient de regarder c’est que toute la société est composée d’individus, y compris eux-mêmes, qui cherchent à défendre leurs intérêts personnels, et ce, au moins sur le plan que je qualifierai de psychologique. Je m’explique.

Quand on parle d’intérêt, on songe trop rapidement aux capitalistes avides de profits, qui pensent uniquement à l’argent. Ce serait mentir que d’affirmer que ces gens-là n’existent pas (même s’ils sont un bien pour la société, tant ils créent de richesses), mais on ne comptabilise jamais les individus qui cherchent à satisfaire leurs intérêts alors qu’ils n’ont que faire de l’argent, et qui trouvent satisfaction sur le plan psychologique et moral, comme d’une fierté personnelle.

Les penseurs de la très intéressante théorie des jeux avaient déjà, plus ou moins, sous-entendu cet argument, mais rien de mieux qu’un exemple pour étayer celui-ci.
Imaginons l’humain comme une entité profondément rationnelle qui n’agirait que pour amplifier ses gains financiers, et transposons-le à la vie en société : il ne pourrait tout simplement pas y vivre. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il ne pourrait pas avoir de relations sociales profondes, et toutes interactions non profitables pour lui ne pourraient être envisagées.

Il ne recevrait personne car payer un verre lui coûterait de l’argent, idem pour un repas, ou un loisir. Alors pourquoi vous, humains, recevez-vous et acceptez-vous de « perdre de l’argent » ? Tout bonnement parce que vous en tirez un intérêt psychique. D’accord vous perdez quelques euros à inviter vos amis à dîner, mais vous y gagnez en satisfaction personnelle car avec eux vous allez pouvoir parler de vos passions, de votre week-end ou encore de vos problèmes au travail, donc vous en tirez un grand profit, mais non pécuniaire. Malgré la perte d’argent réelle, vous êtes satisfaits d’avoir pu passer un bon moment.

C’est le même cas de figure quand vous faites un don à une association : vous perdez de l’argent, mais vous en éprouvez une satisfaction personnelle. Après tout s’il y a un Dieu vous aurez votre place au paradis. Et ce cas de figure de « l’intérêt psychologique » peut revêtir toutes les situations. Quand le soldat se sacrifie, ce n’est pas altruiste, il a le désir que par la suite il sera considéré comme un héros peut-être, ou encore que ses camarades le porteront haut dans leur estime etc. Finalement rien n’est altruiste.

Mais d’où nous vient cette passion pour l’altruisme, c’est-à-dire cette volonté à faire passer les intérêts de son prochain avant les siens ? Les explications sont multiples, mais je pense personnellement que c’est une conséquence de la morale religieuse. En effet la bible, la torah ou encore le coran, nous ont appris à faire passer nos intérêts après ceux de nos prochains. Et en soi, je suis d’accord avec la pensée nietzschéenne qui voit la morale judéo-chrétienne comme une morale de faibles, afin qu’ils (les religieux) puissent dominer les forts (les aristocrates), bien que ce principe de domination puisse s’appliquer à beaucoup de religions et de sociétés. Mais ce n’est pas un mal pour autant.

Bref, tout ça pour dire que l’altruisme selon moi ne serait qu’une fausse justification, pour se donner bonne conscience d’un « individualisme » profondément… humain. Ainsi je pense que nous avons fait fausse route de considérer simplement et uniquement l’intérêt comme financier, car il ne faut surtout pas oublier l’intérêt psychologique que l’on porte aux choses et aux actes, quitte à y perdre de l’argent. Et c’est parce que nous sommes individualistes jusque dans notre propre inconscient que les relations sociales et économiques existent.

Donc messieurs les socialistes, sachez que je suis autant individualiste que vous, mais certainement pas égoïste contrairement à vous, car personnellement je milite pour la création de richesses, la liberté et la poursuite du bonheur par tous les individus, afin que ceux-ci puissent poursuivre leurs intérêts, donc ceux de tous, jusqu’au bout.

Source contrepoints.org Nicolas Fabre

Billets-45% d’énarques à Bercy… c’est foutu


45% d’énarques à Bercy… c’est foutu

Le tableau ci-après compare le passé des hauts fonctionnaires de Bercy avec le passé de ceux du Treasury britannique.

Il reprend un tableau déjà présenté mais en éliminant les membres des cabinets des ministres car le pourcentage de personnes passées par le secteur privé y est plus représentatif de la société française que l’ensemble des membres de l’administration.
Notre administration n’a manifestement plus de racines dans ce qui compose 75 à 80% de l’économie française, l’entreprise, que le gouvernement de Manuel Valls veut réhabiliter.

Plus grave, non seulement nos hauts fonctionnaires ne connaissent plus l’entreprise autrement que par les livres, mais 45% d’entre eux sortent de l’ENA.
Une monoculture pour ne pas dire une dictature d’un groupe social puisqu’au-delà de 30%, on considère qu’un groupe contrôle complètement l’organe dans lequel il est implanté. Et la culture de l’ENA est-elle la bonne culture pour diriger l’économie d’un pays ?




Source contrepoints.org

Billets-Pourquoi la France va faire faillite, de Simone Wapler


Pourquoi la France va faire faillite, de Simone Wapler

À l’heure de l’euphorie sur les marchés financiers, et en ce début d’année 2017, peut-on penser que l’économie française est sortie d’affaire, que « ça va mieux » ? Retour sur un ouvrage de Simone Wapler qui n’a malheureusement pas perdu de son actualité et de sa pertinence un peu plus de quatre ans après…
  
Voici un livre bien inquiétant, et en même temps on ne peut plus avisé.
Pourtant, un peu plus de quatre ans après sa sortie, on pourrait penser que l’auteur s’est trompée, puisque la France ne semble pas, en apparence, avoir (encore) fait faillite.
Pour autant, peut-on en conclure que la situation est meilleure, que les réformes espérées ont eu lieu, que les principaux indicateurs se sont redressés durablement et sont au beau fixe ? Pas du tout, loin de là. Simone Wapler, d’ailleurs, persiste et signe dans ses analyses et nous alerte régulièrement sur les dangers de la léthargie persistante actuelle.

Un excès de pessimisme ?

Répondant par avance à ceux qui la qualifieraient de pessimiste, l’auteur utilise l’image suivante :

« Supposez que vous soyez un géographe observant le cours d’une rivière, enregistrant la topographie des lieux, mesurant le bruit ambiant et que vous déclariez  « attention danger, chutes droit devant ». Si vos auditeurs vous taxaient de pessimisme, vous trouveriez cela absurde »,

précisant que cette observation n’a rien de pessimiste ou d’optimiste, puisqu’elle se base sur des observations rationnelles. De la même manière, une observation fine de tous les indicateurs économiques, comme dans le présent ouvrage, conduit à des conclusions aussi sombres mais réalistes.
Vers une hausse des taux d’intérêt
Ainsi que l’on pouvait déjà le lire dans Ricardo reviens ! ils sont restés keynésiens de Jean-Marc Daniel, Simone Wapler commence ainsi par nous expliquer comment l’excès d’épargne qui prévalait jusque-là et permettait de financer nos dettes va se tarir sous l’effet de la fin du salarié low cost qui se profile en Asie. Il s’en suivra une hausse des taux d’intérêt, qui accélérera notre faillite. Le schéma est le suivant :

Jusque-là, les pays pauvres produisaient à bas coût ce que les pays riches achetaient à crédit.

Eux épargnaient et finançaient ainsi ce que nous leur achetions à crédit.

Désormais, les Chinois vont davantage consommer et auront donc moins d’argent à nous prêter. D’où la hausse inéluctable des taux d’intérêt, prévisible dans un horizon proche (et tout ce que cela entraîne).
Le risque croissant d’une crise de solvabilité
Face aux dettes colossales qui nous submergent, plusieurs États européens surendettés avalent d’ores et déjà des potions amères (Espagne, Italie, Irlande, Portugal…) ou d’autres (comme la Grèce) sont secourus (y compris par le concours d’une France qui n’en a plus les moyens), tandis que la crise semble s’être, selon la juste expression de l’auteur, « comme le nuage de Tchernobyl, arrêtée à nos frontières ».

Et c’est ainsi que les gouvernements français recourent à l’impôt, sans véritablement s’attaquer sérieusement au train de vie public, qui nous enfonce dans le gouffre.
Or, c’est non pas une crise de liquidité qui nous mine, mais de solvabilité.

Les mauvaises solutions sont donc mises en oeuvre actuellement, nous montre Simone Wapler.

Ainsi, rien que début 2012 (rappelons que l’ouvrage date de cette année-là), ce sont 1 000 milliards d’euros supplémentaires ne correspondant à aucune création de richesse réelle qui ont été créés artificiellement, dans l’espoir de sauver le financement de l’économie européenne via les banques commerciales, sans en mesurer pleinement les conséquences.
Ce qui s’ajoute, pour la France, aux près de 800 millions d’euros qu’il faut chaque jour parvenir à emprunter rien que pour assurer le remboursement des emprunts passés arrivés à échéance (une machine infernale).
Une présentation pédagogique des ressorts de la faillite étatique
Dans le but de nous expliquer le plus clairement et simplement possible ce qui échappe au plus grand nombre par méconnaissance de la science économique, Simone Wapler nous propose ainsi une présentation très pédagogique des grands agrégats de l’État et des mécanismes de la monnaie et de la finance. Qui permet d’y voir plus clair et de mieux comprendre ce qui se cache derrière les chiffres et les arguments des politiques et pourquoi nous ne nous rendons pas compte que la France va faire faillite.

Constat, certes, peu joyeux et qui peut paraître pessimiste, comme nous l’avons vu, mais qui correspond hélas tout à fait à la réalité, et à une réalité probablement inéluctable.

Trente années de montée de l’État-Providence, de surendettement et de conversion des banques en bailleurs de fonds de l’État, avec toutes les déconvenues et les risques que cela représente et les renvois d’ascenseur respectifs, au détriment des entreprises, épargnants et contribuables. Une « machine devenue folle », comme le dit et le montre Simone Wapler.
Et surtout, un constat édifiant sur l’incapacité des médias ou grandes institutions financières à nous informer correctement, comme nous le révèle l’auteur avec force humour et de multiples exemples précis (et à la fois simples à comprendre, grâce à son sens de la pédagogie).
La France au bord du gouffre
Avec beaucoup de bon sens et des exemples à portée de tous, l’auteur nous explique pourquoi la France va bel et bien faire faillite, dans un contexte où la croissance est redevenue modérée, la croissance forte des Trente Glorieuses étant l’exception, selon la norme historique (rappel utile).

Un essai honnête, concret, efficace, et souvent drôle, grâce au style de l’auteur, malgré la gravité du sujet.

Sauf que…
Lorsqu’on en arrive au chapitre 8 (« Que va-t-il se passer exactement ? »), on n’a plus du tout envie de rire, ni même de sourire. Ce que nous annonce l’auteur est véritablement effrayant, cataclysmique… Bien pire encore que ce que connaît actuellement la Grèce… Une atmosphère de fin du monde.

L’auteur nous donne d’ailleurs, le plus sérieusement du monde, des conseils, dans les chapitres suivants, sur la manière de préparer notre kit de survie… C’est dire ! De quoi ne plus en dormir la nuit.

Mais, pour finir sur une note optimiste, souhaitons que 2017 sera l’occasion d’un premier véritable tournant dans nos orientations politiques habituelles. Même timide. Que la prise de conscience débouche enfin sur de premiers actes véritablement concrets et significatifs. Qu’il ne soit tout simplement pas trop tard…


  • Simone Wapler, Pourquoi la France va faire faillite et ce que vous devez faire pour vous en sortir, Éditions Ixelles, mai 2012, 256 pages.

Source contrepoints.org


Johan Rivalland, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie, est actuellement professeur de Marketing et responsable de suivi professionnel en BTS Management des Unités Commerciales à Paris. Il intervient également à l’IUT Paris-Descartes, où il assure des TD en Histoire de la Pensée Économique.

Billets-La France a-t-elle besoin de plus d’autorité ?


La France a-t-elle besoin de plus d’autorité ?

L’autorité est le concept politique à la mode dans tous les partis. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Explications pour mieux comprendre.

Dans un contexte de craintes avivées par le terrorisme et l’accélération des migrations, la nécessité supposée d’un retour de l’autorité est devenue un thème central du discours politique en France. Sa progression est plus marquée chez les Républicains sont en première ligne, tandis que le Parti Socialiste suit le mouvement. Pour le Front National, l’analyse est différente car le parti d’extrême-droite a toujours placé cette notion au cœur de son programme politique. Si le goût pour l’autorité ne peut de ce fait guère progresser au sein du parti, la progression du FN dans les sondages confirme malgré tout la progression politique du thème. Seule la gauche non gouvernementale qui reste favorable au parlementarisme et à une VIème république semble a priori moins concernée.
Mais un tel retour de l’autorité est-il désirable ? Que pourrait-il apporter actuellement à la France ? Quels risques peut-il présenter ? Pour tenter d’y voir clair précisons les différentes significations du principe d’autorité et les implications politiques de chacune.
C’est quoi l’autorité ?
L’autorité a un sens un peu différent de celui du pouvoir qui suppose toujours la possibilité de contraindre. Lorsqu’elle n’est pas associée à cette faculté, l’autorité est symbolique ou morale. Cependant le renouveau actuel de l’attrait pour l’autorité ne peut être dissocié de l’exercice du pouvoir et c’est dans ce cadre que nous le présenterons pour la suite. L’autorité ainsi conçue peut alors être exercée au profit de celui qui la détient, au profit de celui qui la subit ou encore au profit des deux.

La domination du maître sur l’esclave est l’archétype d’une autorité exercée au profit de celui qui la détient. Non seulement le sort de l’esclave est dépourvu d’importance par lui-même mais son rôle dans la satisfaction du maître ne confère aucune dignité particulière à son travail. L’esclave est purement et simplement un moyen qui ne vaut que pour le résultat auquel il contribue et auquel tout autre moyen plus approprié pourrait au besoin se substituer. Cette importance du résultat en vu duquel l’autorité est conférée est telle que le sens moral de l’autorité semble ici faire défaut.
Une autorité parfois bénéfique
À l’opposé, lorsque l’autorité est exercée au profit de celui qui y est soumis elle doit lui permettre de mener la vie la meilleure possible quel que soit le sens donné à cette expression. L’autorité des parents sur leurs enfants est l’illustration par excellence d’une telle conception de l’autorité qui est alors une fonction ou une charge.

Enfin, le cas où le service d’un homme supérieur est censé donner son sens à l’existence d’un inférieur constitue une conception de l’autorité située entre les deux précédentes et où la faculté de commander est censée être aussi profitable à celui qui y est soumis qu’à celui qui l’exerce.

Dans le cadre d’une démocratie comme la France, au moins dans les discours, il est principalement question d’une autorité exercée en faveur de ceux qui sont soumis à l’autorité politique : les citoyens. Ce type d’autorité peut lui-même se diviser en deux branches : l’autorité fonctionnelle et l’autorité naturelle (que la distinction entre les différentes types de légitimité au sens de Max Weber ne recouvre pas exactement).
Autorité fonctionnelle
L’autorité rationnelle ou fonctionnelle part du besoin réel ou supposé qu’une communauté d’hommes donnée a d’une autorité en son sein indépendamment des qualités comparatives de celui qui exerce l’autorité et de ceux qui devraient lui obéir. Si les aptitudes particulières de son détenteur ne peuvent bien entendu faire de mal, elles ne sont pas ce qui justifie en premier lieu le principe de l’autorité fonctionnelle. Cette conception peut être associée à la formule de Napoléon : « un mauvais général vaut mieux que deux bons »

Les sociétés libérales et démocratiques, parce qu’elles ont la liberté pour principe, sont logiquement plutôt rétives à reconnaître une autorité qui correspond à la faculté de commander. Elles ont néanmoins accepté l’idée que protéger cette liberté nécessitait la reconnaissance d’un minimum d’autorité. Elles ont pensé qu’il existait des cas où l’action de chacun en faveur de son intérêt personnel ne permettait pas de le préserver au mieux. Dans le cas d’une invasion étrangère l’intérêt personnel commande par exemple de fuir alors que l’obligation civique de participer à la défense commune permettra de préserver au mieux la vie et la propriété de chacun. Dans cette conception l’intérêt général est distinct de l’intérêt personnel mais continue d’en dériver. L’autorité n’est pas fondée sur le fait que chacun méconnaîtrait son intérêt mais sur la difficulté qui consisterait dans certains cas spécifiques à le faire exister au niveau de la société. Elle doit garantir la liberté de chacun et c’est ce qui permet d’en tracer les limites : Selon l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.».

La liberté étant par ailleurs ce qui fonde le besoin, réel ou imaginaire, de cette autorité, il a été aussi admis qu’elle devait être limitée et partagée. Le principe de séparation des pouvoirs est conçu pour limiter l’arbitraire et inciter chaque organe à remplir la tâche qui lui est assignée au service des citoyens et non à utiliser ses fonctions pour accroitre ses pouvoirs.

L’exercice de l’autorité est basé sur un processus de désignation formalisé qui permet d’éviter les conflits. L’acceptation sociale de l’autorité est basée sur l’acceptation de ces principes et non sur le charisme ou les qualités de celui qui l’exerce. Au contraire, l’adhésion charismatique risquerait de remettre en cause l’équilibre des pouvoirs et produire des abus. Le charisme est-il pour autant toujours un danger dans cette perspective républicaine dans laquelle l’État est traditionnellement conçu comme protecteur de la liberté ? L’expérience actuelle d’un président faible semble suggérer le contraire. Utilisée à bon escient, l’autorité naturelle peut faciliter les réformes permettant une réduction et un fonctionnement plus efficient de l’État comme sut le montrer Margaret Thatcher au Royaume-Uni.

Les défenseurs contemporains de l’autorité ont toutefois souvent d’autres visées en tête : ils sont plus sensibles à une autorité conçue comme naturelle.
Autorité naturelle
Caractéristiques essentielles de l’autorité naturelle
Le modèle de l’autorité naturelle est celle des parents sur leurs enfants.
L’autorité naturelle a pour fonction de renforcer la vertu de ceux qui la subissent. Elle implique d’orienter leurs choix de vie en dehors même des conséquences que ces choix pourraient avoir pour des tiers. Les parents se voient confier la garde de leurs enfants afin de leur enseigner les meilleures habitudes pour mener leur vie d’adulte. L’autorité fonctionnelle ne partait pas de l’idée que chacun ferait de mauvais choix de vie pour lui-même mais que, dans certains cas, lorsque chacun court indépendamment à son but, celui-ci aura moins de chance d’être atteint qu’en instituant une contrainte collective. L’autorité naturelle qui implique de mieux connaître l’intérêt d’un tiers que lui-même rend ainsi nécessaire une forme de supériorité de celui qui exerce l’autorité sur celui qui y est soumis. Toute inversion de l’autorité serait dès lors inconcevable et de l’aveu même des défenseurs de l’autorité naturelle un régime d’égalité et d’autonomie serait préférable à une inversion de l’autorité dans laquelle l’inférieur dirigerait le supérieur.

Arguments relatifs à l’autorité naturelle
Dans le cadre d’un État, l’autorité sert alors de guide pour mener les individus vers la meilleure vie possible. Les partisans de l’autorité ne perçoivent pas l’opposition entre disparition de la liberté et vertu. Après tout, limiter la liberté religieuse n’a jamais empêché la ferveur, bien au contraire ! Au contraire, la liberté est considérée avec suspicion puisque consistant dans le pouvoir de faire le bien comme de faire le mal, elle serait liée à une conception relativiste de la morale. Laissant penser que la valeur d’un mode de vie se trouve exclusivement en nous-mêmes et ne provient pas d’un principe supérieur, elle ruine l’idée que nous pourrions avoir des devoirs vis-à-vis de nous-mêmes. Prétendre protéger la sphère de l’individu face à l’immixtion du pouvoir n’est-ce pas adopter une conception relativiste de la morale et accepter que chacun fasse ce qui lui plaît ? À l’inverse, l’acceptation de principes absolus en morale ne devrait-elle pas être liée à un pouvoir lui-même absolu ?

Pourtant le pouvoir absolu est traditionnellement celui qui ne reconnait plus de normes, celui où, au nom de la nécessité, le prince est délié des lois. Par un curieux retournement, certains adeptes de l’autorité naturelle rejettent toute morale dans le domaine politique. Si nous retenons comme définition de la morale celle selon laquelle elle consiste à mener la meilleure vie indépendante possible et à ne pas nuire à autrui tout en participant au bien commun, nous observons que les partisans de l’autorité exceptent l’État des principes de justice afin de conduire strictement la vie de chacun selon les règles de la vertu tandis que les partisans de la liberté semblent avoir une conception relativiste des normes de la vie individuelle mais entendent strictement les principes de justice et n’en exceptent pas le pouvoir. De même, pour les deux groupes, le bien commun de la société n’a pas les mêmes implications. Alors qu’il consiste exclusivement pour les partisans de la liberté à faire de l’État le protecteur des objectifs privés des individus, il détermine aux yeux des défenseurs de l’autorité des obligations bien plus étendues.

Cela s’explique si l’autorité du souverain et l’obéissance qui en découle n’est plus vue comme un moyen au service d’une fin morale mais assimilée à la vertu morale elle-même. L’autorité naturelle rejoint alors la conception mixte de l’autorité présentée en introduction. De même, la fusion de l’individu dans le groupe (la nation, la classe sociale ou une communauté religieuse), liée au rejet violent de ce qui est extérieur au groupe en question, peut être vue comme le principe moral par excellence, bien au-delà de l’obligation de participer au bien commun de la société dans laquelle on vit. Historiquement, ces deux phénomènes (culte du chef et culte xénophobe du groupe), sont d’ailleurs liés.

Au cours de cette analyse de l’autorité naturelle, nous avons quitté le terrain de la logique des arguments pour celui de la psychologie, nous avons vu des conceptions simplement autoritaires se muer en tendances totalitaires. Il est juste de reconnaître qu’une telle évolution n’a rien d’inéluctable mais il est tout aussi juste de mettre en garde contre elle.

Source contrepoints.org
Photo By: Ben Mortimer – CC BY 2.0
Par Hadrien Gournay.

Hadrien Gournay est analyste pour Contrepoints.


Billets-Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu, un homme de contre-pouvoirs

Alors que commence la publication de ses cours, la critique de l’État par le sociologue Pierre Bourdieu reste d'une urgente actualité. Retour sur la pensée d'un esprit très critique.



A mesure que croissait sa notoriété, le sociologue disparu il y a dix ans devenait de plus en plus militant. (Photo : inconnu)

L’État ? « Un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d'autres en sachant qu'ils se mentent. » L'homme officiel ? « Un ventriloque qui parle au nom de l’état. » Ainsi le subversif Pierre Bourdieu achevait-il, au Collège de France, son cours du 1er février 1990, Sur l’État, aujourd'hui co­édité par Le Seuil et Raisons d'agir. Bourdieu et le politique ? Le sujet fait débat, voire polémique. « La lecture de ce cours s'impose à l'approche des élections, à l'heure où la crise financière précipite le démantèlement du service public. Le prolongement de l’État dynastique dans notre État bureaucratique se révèle encore d'une folle actualité sous l'ère Sarkozy », annonce Patrick Champagne, qui a établi l'édition du texte avec d'autres spécialistes, inaugurant ainsi la publication intégrale des cours et séminaires du sociologue.

“Quand je remplis un formu­laire administratif
- nom, prénom, date de naissance -,
je comprends l’État.” Pierre Bourdieu

Sur l’État se donne surtout comme la route de crête de la pensée (politique) de Bourdieu, déchiffreur par excellence des mécanismes de domination, dynamiteur des ordres établis. Qu'est-ce que l’État, en effet, sinon l'instance suprême qui détient le monopole de la domination ? L’État est le principe même de l'ordre public : il opère des classifications, des hiérarchies. Il impose une vision du monde officielle, légitime, c'est-à-dire tacitement reconnue par tous. Or, c'est la fabrication même de cette légitimité mensongère, la violence sourde de cette domination que Bourdieu a pen­sées de livre en livre. Le sociologue a analysé ce qui n'aura finalement jamais cessé de l'étonner : le fait que l'ordre social se reproduise sans sourciller, demeurant tel qu'en lui-même. Il suffit de ne rien faire pour que les choses se perpétuent, tant les dominés intériorisent leur domination.

Quelques années plus tôt, prenant pour cible privilégiée l'école, lieu même de la reproduction des élites, Bourdieu montrait que les individus sont déterminés par leur place dans la société, dressés à agir en fonction de ce que leur classe sociale attend d'eux. Il n'en va pas autrement avec l’État : « Quand je remplis un formu­laire administratif - nom, prénom, date de naissance -, je comprends l’État ; c'est l’État qui me donne des ordres auxquels je suis préparé », décrypte le sociologue. Cet État nous entoure familièrement, sans que nous y pensions forcément : calendrier social, vacances scolaires, achat de maison sont des pratiques régies par sa main. Mais ne nous y trompons pas : sous ses airs collectifs, il n'est en rien la chose au monde la mieux partagée... Le champ politique reste un microcosme, un univers gouverné par des spécialistes, fondé sur l'exclusion du plus grand nombre. Loin de nous unir, l'Etat nous divise. D'un côté, les clercs, de l'autre, les profanes. Dominants contre dominés…

« Mais ceux que Bourdieu ne cesse d'appeler les profanes, ce sont les citoyens justement ! Le peuple n'est pas cette masse ignorante qu'il décrit, ni les partis, des entreprises », s'indigne Jean Baudouin, professeur de scien­ces politiques venu du droit. Sous son titre perfide, Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, son brûlot ne fait pas dans la dentelle : « Le géant de la pensée sociologique se révèle un nain de la proposition politique » ! Ou encore : « Bourdieu ne comprend rien aux principes fondamentaux de la démocratie. » L'auteur va même jusqu'à déclarer que le politique est l'« impensé », le trou noir de la sociologie bourdieusienne, alors que Bourdieu ne parle que de ça ! De quoi faire enrager ceux que ce non-spécialiste désigne avec mépris comme les « dévots » du so­ciologue, réactivant ainsi la chasse à la secte « bourdivine », remettant de l'huile sur le bûcher ardent alimenté par tous ceux qui adorent diaboliser Bour-Dieu...

Bourdieu dynamite les apparences,
les illu­sions, déconstruit ce que considérons
com­me allant de soi.

Un feu qui fait souvent crépiter des différends idéologiques. Car deux visions du politique s'affrontent ici : une vision (morale et juridique) qui a foi dans les principes démocratiques, rempart au totalitarisme, et une vision (critique) qui se méfie de tous les pouvoirs. L'opinion publique tout comme les sondages, censés être démocratiques, ne sont aux yeux de Bourdieu qu'une supercherie, cachant l'avis des puissants. Au fond, Jean Baudouin ne supporte pas cette défiance que le politique inspire à Pierre Bourdieu. Il s'étrangle d'ail­leurs devant cette « énormité » proférée par le sociologue dans Contre-feux : « Je considère que le travail de démolition de l'intellectuel critique, mort ou vivant - Marx, Nietzsche, Sar­tre, Foucault, et quelques autres que l'on classe en bloc sous l'étiquette de "pensée 68" - est aussi dangereux que la démolition de la chose publique. »

Bourdieu persiste et signe : « Il n'y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. » Et ce contre-pouvoir, c'est la sociologie qui est en mesure de l'exercer. Le sociologue dévoile les processus masqués, enfouis au tréfonds de la société. Il dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que nous croyons naturel, ce que nous considérons com­me allant de soi. « Détrui­re le sens commun », « organiser le retour du refoulé », « dire à la face de tous ce que personne ne veut savoir », autant d'actions impérieuses (et ô com­bien politiques) menées par la sociologie, ce sport de combat. Au judo, on se sert de la force de son adversaire pour le faire tomber... En socio, l'action sur le monde social passe par la connaissance de ses mécanismes. Une métaphore martiale popularisée en 2001 par le documentaire de Pierre Carles consacré à Bourdieu, La sociologie est un sport de combat : « Le titre s'est vite imposé tant cette discipline sert à se défendre contre la domination symbolique. Loïc Wacquant, l'un des disciples de Bourdieu, a une image très forte : la sociologie nous permet de ne pas être agi par le monde social comme un bout de limaille dans un champ magnétique », se souvient le réalisateur.
D'abord cantonnée à ses livres, défensive, la pensée de Bourdieu est devenue de plus en plus militante, offensive, à mesure qu'augmentait sa notoriété. En 1995, le sociologue s'est engagé corps et âme dans le mouvement social, soutenant les grèves déclenchées par le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale. Cet engagement, il l'a vécu comme une « fureur légitime », un quasi-devoir : « Ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l'étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l'écart des luttes dont l'avenir de ce monde est l'enjeu », a-t-il décrété. Luttant sur tous les fronts contre « l'invasion néolibérale », Bourdieu s'est fait alors plus visible dans les médias. Il venait en outre de diriger La Misère du monde, volume paru en 1993, qui donnait la parole à un peuple en souffrance. Ce best-seller inattendu a mis le sociologue sur le devant de la scène ; on le voit ainsi débattre avec l'abbé Pierre dans une Marche du siècle consacrée à l'exclusion.

Bourdieu a élaboré le concept d'intellectuel collectif,
contre la figure de l'intellectuel total incarnée par Sartre.

Le mouvement des chômeurs de 1998 lui apparaît alors comme un « miracle social ». Il enchaîne les pétitions, multiplie les soutiens, allu­me un peu partout ses contre-feux, milite pour une Europe sociale, critique la « troïka néolibérale Blair-Jospin-Schröder », appelle de ses vœux une gauche vraiment de gau­che et crée un collectif, Raisons d'agir, qui publie de petits essais accessibles conçus comme des armes de poing, tels Sur la télévision, signé de sa main, ou Les Nouveaux Chiens de garde, de Serge Halimi. « Le savoir est mis en commun, partagé entre chercheurs et militants, explique Gisèle Sapiro, qui dirige le Centre européen de sociolo­gie et de science politique. Bourdieu a élaboré le concept d'intellectuel collectif, contre la figure de l'intellectuel total incarnée par Sartre - capable d'embrasser tous les sujets -, et dans le prolongement de l'intellectuel spécifique défini par Foucault - qui, lui, intervient sur ses thèmes de recherche relevant de ses compétences, comme la prison ou la sexualité. Mais il est faux de croire que Bourdieu se serait engagé à la seule fin de sa vie. Toute sa pensée est politique : il a traité les sujets les plus brûlants, comme l'Algérie dans les années 1950, la démocratisation scolaire et culturelle dans les années 1960, la technocratie dans les années 1970. Et son mode d'enga­gement reste la science. Attaquer le Bourdieu engagé sert souvent de prétexte à ceux qui n'ont pas les moyens de critiquer sa théorie. »

« Bourdieu a fait son Mai 68 avec presque trente ans de retard ! » se gausse Jean Baudouin. Il aiguise son persiflage sur une contradiction apparente : « Le Bourdieu des Héritiers [1964] est très critique envers l’État, jugé oppresseur, tandis que celui de La Misère du monde [1993] encense l’État providence ». Un balancement que le cours sur l’État permet justement de comprendre, rappelle Patrick Champagne : « Réalité à double face, l’État est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d'une libération. » Bourdieu parle à cet égard de la main droite et de la main gauche de l’État - l'économi­que et le politique, d'un côté, le social, de l'autre. Jean Baudouin remarque encore que Bourdieu n'a pas arrêté de critiquer la République, alors que normalien, agrégé, professeur au Collège de France, fils d'un paysan devenu petit fonctionnaire, il en avait reçu tous les honneurs. Un fils indigne et turbulent ? Ces attaques, Bourdieu les connaissait par cœur. Il les a lui-même parées dans son Esquisse pour une auto-analyse : « Dénonciateur de la gloire et des honneurs, écrit-il à la troisième personne, il est avide de gloire et d'honneurs ; pourfendeur des médias, il est "médiatique" ; contempteur du système scolaire, il est asservi aux grandeurs d’École, et ainsi de suite à l'infini »... Pas facile d'échapper à cette intelligence réflexive. A la main gauche et la main droite de Pierre Bourdieu... 


A lire
Trois titres de Pierre Bourdieu :


La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970), prolongement de la réflexion entamée dans Les Héritiers (1964) sur la fonction reproductrice de l'école.

 La Distinction. Critique sociale du jugement (1979), analyse de la construction sociale des goûts, des jugements esthétiques.

Méditations pascaliennes (1997), critique de la philosophie abstraite, « scolastique », placée sous le signe de Pascal, autre destructeur des apparences, des illusions humaines.

A lire


Sur l'Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, de Pierre Bourdieu, éd. établie par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière

 Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, de Jean Baudouin 


Source Télérama